Les médiateurs psychomoteurs dans tous leurs états

L’autre jour, je regardais un épisode de la chaîne Youtube « La tronche en biais » consacré à l’autisme et aux pseudosciences.

L’invitée, le docteur Cécile Lafitte, n’y allait pas avec le dos de la cuillère, dénonçant plusieurs pratiques mais, aussi les formations initiales… des psychomotriciens.

Si le fait d’entendre parler de la profession m’a fait plaisir, j’ai beaucoup moins aimé voir sa crédibilité écornée par l’influence des écoles de pensée et des pratiques qui en découlent.

Mais, c’est autre chose qui a « résonné » en moi pendant plusieurs jours. Un point soulevé par le docteur Lafitte qui mérite qu’on s’y attarde et qu’on s’interroge.

 

La question soulevée par le docteur Lafitte, c’est celle du pourquoi voit-on émerger depuis quelques temps, le mot « thérapie » accolé à toutes les activités, qu’elles soient artistiques, sportives, ou même culinaire ou en lien avec l’animal ?

Pour être honnête, je ne m’étais jamais posée la question, tant ces termes sont entrés dans le langage courant et sont repris par les professionnels de santé comme par les tenants du développement personnel.

Mais si ce mot « thérapie » était justement si répandu qu’il en était devenu un abus de langage ?

Musicothérapie. Cuisinothérapie. Équithérapie. Dansethérapie.

Ce ne sont que des exemples des « thérapies » qui sont présentées au public, aux patients ou aux aidants.

Pourtant, si on regarde le dictionnaire, la définition du mot « thérapie » est liée à la notion de traitement, c’est à dire, tout ce qui vient agir directement sur une maladie, un handicap ou un trouble, en vue de les faire disparaître.

Le mot « soin » lui, est définit par les dictionnaires comme tout ce qui concerne l’aide, le fait de veiller sur, d’entourer quelqu’un, etc

Si la prise d’un antibiotique (l’antibiothérapie) vise à éliminer l’agent pathogène responsable d’une maladie, les soins vont aider la personne à se sentir mieux, à lui apporter un confort et une détente psycho-corporelle.

La thérapeutique et les soins ne jouent pas l’un contre l’autre mais, fonctionnent de concert.

Le psychomotricien travaille à partir d’outils qu’on appelle les médiateurs psychomoteurs, et ces médiateurs sont parfois étiquetés « quelquechose-thérapie » (désolée pour ce mot assez moche mais qui donne l’idée générale)

Après les propos du docteur Lafitte, je me suis dis que c’était peut-être le moment de revoir ce que sont les médiateurs psychomoteurs et de voir si le suffixe « thérapie » ne brouille pas les pistes plus qu’autre chose.

 

 

Les médiateurs psychomoteurs : qu’est ce que c’est ?

Il n’y a pas un mais, plusieurs types de médiateurs psychomoteurs.

Médiation par une activité sportive, artistique, par le jeu, par la détente, par l’eau… finalement, toutes activités qui met en jeu le corps peut-être utilisées comme médiateurs psychomoteurs.

Mais, les activités proposées ne sont jamais utilisées pour elles-mêmes. Les médiateurs psychomoteurs sont des SUPPORTS.

Supports à l’expression et à la relation, ils servent aussi d’éléments tiers dans la relation thérapeutique, comme une sorte « d’espace commun » où se rejoignent le psychomot et la personne qui le consulte.

 

Le psychomotricien n’est pas là pour faire de la personne en face de lui le prochain danseur de l’Opéra de Paris, ou pour augmenter ses performances scolaires ou professionnelles.

Tout médiateur est utilisé pour favoriser, aider l’expression de soi et l’entrée en relation.

Ainsi, en séance de psychomotricité, on ne pratique pas la danse pour la danse ou la peinture pour la peinture ou le jeu pour le jeu mais, comme « ce qui fait lien » à un moment T entre le psychomotricien et la personne qui le consulte.

Les médiateurs psychomoteurs sont utilisés quelque soit l’âge de la personne et permettent d’offrir un espace de communication et d’interaction en complément du langage ou lorsque l’accès à la parole est difficile voire impossible.

 

Personne et contexte

Les médiateurs psychomoteurs, s’ils font partie intégrante du métier de psychomotricien, ne sont jamais choisis arbitrairement.

Pour être tout à fait dans leur rôle de support à l’expression et à la relation, ils doivent être adaptés à deux éléments : La personne et le contexte.

La personne

Comme nous l’avons vu dans l’article Vous êtes un être psychomoteur, l’être humain est un être psychomoteur unique.

Les médiateurs psychomoteurs, s’ils peuvent prendre des formes très diverses, partent toujours de la personne, de ce qu’elle apprécie, de ce qui « résonne » en elle.

Le médiateur psychomoteur agit donc comme un levier. Il part des envies, ce qui met en joie pour mettre en avant les ressources et les compétences de la personne.

Il permet ainsi de créer un espace/temps où la personne peut-être elle-même, sans jugement, pour renouer avec la confiance en soi.

 

Le contexte

Le contexte pour choisir un médiateur psychomoteur est important.

Il peut s’agir du contexte de la personne (le médiateur doit s’adapter aux possibilités physiques et mentales de la personne et non l’inverse !) et du contexte physique (adaptation de l’espace et du temps lors des séances).

Mais, le contexte du professionnel (état général, problème de santé, etc) et le contexte de la prise en charge (les raisons pour lesquelles la personne voit le psychomot) sont aussi importants à prendre en considération.

Le contexte va donc influencer les choix des médiateurs psychomoteurs et leurs façons d’être utilisés.

 

Des limites aux médiateurs psychomoteurs ?

Le tour d’horizon des médiateurs psychomoteurs effectué, y a-t-il des limites à ces supports ?

Comme tout outil, la réponse est oui. Mais, ces limites ne tiennent pas tant aux médiateurs eux-mêmes que de nous, psychomotriciens, et de notre regard sur ces outils.

 

 

Première limite : voir le médiateur psychomoteur comme une fin en soi

On en a déjà parlé plus haut, la première limite c’est d’oublier que le médiateur psychomoteur est un SUPPORT.

Le risque est alors de lui donner une importance démesurée au détriment de ce qui doit être « travaillé » avec la personne et au détriment de la relation.

La remarque du docteur Lafitte est en ce sens pertinente lorsqu’elle critique l’utilisation à tout bout de champs du mot « thérapie » (les psychomotriciens n’étant pas les seuls, loin de là, à utiliser ce terme)

Mais, le problème se corse pour les psychomotriciens. Car, si le médiateur psychomoteur est la base du travail en psychomotricité, le risque du recourt toujours plus grand au terme de « quelquechose-thérapie » est de semer la confusion sur le rôle réel du médiateur.

Dire « je propose de la musicothérapie » n’est pas la même chose que de dire « je propose un atelier musique ».

On pourrais sourire, penser que ce n’est qu’une question de sémantique.

Pourtant, le sens des mots peut entraîner des conséquences qui elles, sont loin de faire sourire.

Utiliser le mot « Musicothérapie » envoie un message à celui ou celle qui consulte, aux aidants, et même aux autres professionnels de santé.

Il dit que la musique est utilisée en vue d’un TRAITEMENT du trouble, de la maladie ou du handicap, ce qui, à l’heure actuelle, n’est pas prouvé.

Dans un article du site www.francemusique.fr, le neuropsychologue Hervé Platel rappelle :

 

«Dans le cadre des maladies neuro-dégénératives – du type Alzheimer la musicothérapie va en effet retarder les effets de la maladie, mais elle n’a pas d’impact sur la guérison en elle-même, la progression de la maladie est inévitable. »

Un atelier musique peut regorger d’avantages et de bienfaits sur la ou les personnes qui y participent. Il peut aider à travailler beaucoup de fonctions psychomotrices et il ne faudrait pas voir dans la critique du mot «musicothérapie », une critique de l’utilisation de la musique comme médiateur psychomoteur.

Et Hervé Platel de rappeler le problème central de la musicothérapie, comme de beaucoup de « quelquechose-thérapie » :

 

« …les effets cliniques de la musicothérapie manquent encore aujourd’hui de preuves scientifiques, de preuves physiologiques de l’impact de la musique sur la santé. »

Les mots ont un sens et tronquer le sens des mots, c’est quelque chose de potentiellement grave pour les personnes, pour les aidants et pour les professionnels eux-mêmes.

Utiliser le mot « Thérapie » pour parler de médiateurs psychomoteurs, c’est modifier le but du médiateur, le faire quitter son objectif de support pour le faire devenir un traitement. Et évidemment, ça ne dit plus la même chose.

À une époque où les patients ont le droit de disposer d’une information claire sur leur état de santé, sur les procédures médicales et les actes paramédicaux qui leur sont proposés, les médiateurs psychomoteurs doivent être nommés clairement pour ce qu’ils sont.

Car du droit à disposer d’une information claire et non biaisée, découle un autre  droit du patient : celui du consentement à un acte ou à une prise en charge.

Inscrire le médiateur psychomoteur clairement dans son rôle, dans ses buts de prise en charge, que celui-ci soit du domaine du bien-être, du confort, ou d’un travail plus ciblé sur une ou plusieurs fonctions psychomotrices, est donc essentiel, autant pour le respect des patients que de celui des psychomotriciens.

D’où vient alors ce besoin du mot « thérapie » à tout bout de champs ?

La deuxième limite peut donner une indication.

 

 

Deuxième limite : La croyance au mantra «l’action à tout prix»

La deuxième limite aux médiateurs psychomoteurs est son utilisation pour « prouver » que le psychomot fait « quelque chose ».

C’est un tabou de la profession qui est pourtant bien plus répandu qu’on ne le croit : l’idée de mettre en place des médiations comme gage de crédibilité au sein d’une équipe pluridisciplinaire ou face à un public qui ne connaît pas ou peu le métier ou a envers celui-ci des idées pré-conçues.

Le médiateur psychomoteur se transforme parfois en une « preuve d’action », preuve qu’on agit et qu’on fait agir la personne qui consulte.

Pourtant, il est des réalités où l’agir, le faire, n’ont aucun sens.

Il est des situations où les silences doivent être accueillis et respectés.

Il est des situations où le corps est immobile, figé, où les mouvements sont à l’état résiduel et où forcer l’action ou le mouvement constitueraient un glissement vers la maltraitance.

Ce sont dans ces situations, où l’importance du contexte et de l’unicité de la personne prend tout son sens.

Le psychomotricien, champion de la relation et du corps en mouvement, doit aussi accepter et faire accepter, que les silences et la non-action sont aussi des communications et que « l’action » se borne parfois à des gestes très subtils.

Dans tous les cas, le médiateur psychomoteur ne doit jamais être une injonction à être ou à faire.

 

 

Conclusion

Quand parfois je disais « je propose de la musicothérapie », je pensais dire un terme technique et le mot « thérapie » sonnait bien dans le contexte médical de l’hôpital.

Mais, la réalité, c’est que je ne faisais pas de « thérapie par la musique » ou de thérapeutique du tout, la musique diffusée pendant les séances n’ayant pas pour fonction de traiter les démences dont étaient atteints mes patients.

Non, je faisais un atelier chant et musique pour stimuler la mémoire, le langage oral et corporel. Et cette stimulation n’avait pas besoin de se parer du grand mot de « thérapie » pour avoir du sens et être valide.

Mais, peut-être que l’idée de « thérapie » renforçait mon image de professionnelle, comme si le mot « atelier » n’était pas suffisant pour asseoir ma crédibilité et la crédibilité du métier de psychomotricien auprès des médecins, des neurologues, et de mes collègues kiné, ergo, etc.

Les médiateurs psychomoteurs sont des supports de relation et d’expression qui n’ont pas à s’embarrasser de termes qui finissent par les détourner de leurs rôles et de leurs buts.

Le terme « thérapie » utilisé à tout bout de champs peut-être source de fausses informations et de faux espoirs auprès des patients, des aidants et du public.

Comme le mentionne Hervé Platel, les neurosciences apporteront peut-être, dans quelques années plus d’informations quant à de possibles effets directs des « quelquechose-thérapies » sur les maladies, troubles ou handicaps.

Mais, en attendant, je continuerai d’inscrire ma pratique dans le soin, celui qui ne prétend pas guérir mais, qui n’en est pas moins essentiel.

 

Source :

www.francemusique.fr

https://www.francemusique.fr/actualite-musicale/la-musicotherapie-la-connaissons-nous-vraiment-1321

 


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4 commentaires

  1. Marylène a dit :

    Ça fait des années que je me bats contre le terme d’équithérapie et voilà enfin un article qui met en mot tout ce que je ne parvenais pas à dire clairement. Merci

    1. Merci beaucoup pour ce retour 🙂

  2. Fraga a dit :

    Merci pour ce bel article!
    Thérapie et soin deux éléments essentiels pour nos patients mais à distinguer pour autant. De quoi être plus claire sur ce que l’on propose et sur les justifications qui nous amène à les proposer!

    1. Merci beaucoup pour votre retour et ravie que l’article vous soit utile 🙂

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