Créativité : un danger pour la société ? (Partie II)

Je vous l’avez promis, le voici : le deuxième article sur la créativité !

Si ce n’est déjà fait, je vous conseille d’aller lire le premier article sur le sujet pour en apprendre davantage sur les 4 mythes à dégommer d’urgence à propos de la créativité.

Désormais débarrassés de nos clichés, on va pouvoir s’attaquer à un autre problème, et non des moindres, la question du pourquoi être créatif.

Ou plutôt… pourquoi la société a intérêt à ce que vous ne soyez pas (trop) créatif!

Car, oui, derrière les beaux sentiment, la créativité est entourée de plusieurs biais cognitifs individuels et sociétaux qui étouffent dans l’œuf toute velléité créative.

Pourquoi est-ce si difficile d’exprimer sa créativité lorsque nous sommes placés dans une situation de groupe ?

Mais, surtout, quelles sont les stratégies à mettre en place pour pallier aux difficultés et oser être créatif ?

La créativité est-elle vraiment un danger pour la société ?

Vous avez déjà dégommé quatre mythes sur la créativité. Préparez-vous à en déboulonner encore quelques uns…

   La créativité, quelques rappels

La créativité est une composante de l’intelligence humaine. C’est un processus qui implique des interactions constantes entre capacités intellectuelles, cognitives, émotionnelles, corporelles en vue de résoudre des problèmes et de trouver des solutions nouvelles.

Nous sommes toutes et tous des êtres créatifs même si nous doutons parfois de nos compétences sur ce sujet. Dans le premier article consacré à la créativité, nous avons vu comment les mythes sur ce concept pouvaient nous persuader du contraire.

Une fois ces mythes balayés (par les données des neurosciences notamment), on pourrait penser le problème résolu. Les clés de notre créativité devraient logiquement nous être rendues.

Ce serait trop facile.

Parce que ce qui se joue dans l’expression de notre créativité, dépend des mythes collectifs et personnels qui entourent cette notion mais, aussi de biais cognitifs plus ou moins conscients qui verrouillent souvent malgré nous, notre accès à la créativité.

Autant dire que, dans ces conditions, la créativité a souvent autant de chance d’émerger et de s’exprimer, qu’une poule a de chance de réciter l’alphabet …

    Pourquoi est-ce si difficile d’exprimer sa créativité?

La créativité est une formidable boîte à outils pour générer des idées nouvelles et permettre la résolution de problème.

Il suffirait donc de laisser libre court à ses idées, de ne pas les juger, de créer de nouvelles associations d’idées possibles, bref, de mettre en place les outils du brainstorming pour regagner la maîtrise de sa créativité.

Mais, pour que ces stratégies créatives puissent émerger, il faut un environnement propice.

Si aujourd’hui beaucoup de structures incitent leurs membres à s’exprimer et à partager librement leurs idées, il n’en est pas de même partout. Beaucoup de structures collectives où les enfants et les adultes passent le plus clair de leur temps, sont encore frileuses à laisser la pensée créative individuelle se développer.

Parce qu’exprimer son avis, son opinion, son idée, c’est rappeler à la collectivité notre unicité. C’est exprimer un « Je » là où le « Nous » fait office de modèle. L’école, la famille, l’entreprise, les groupes religieux ou politiques, les associations sportives ou culturelles, tous les groupes dans lesquels nous nous intégrons exigent de nous l’acceptation de règles communes, de valeurs communes et d’idées communes. Tout écart aux normes sociales d’un groupe donné, met en péril l’unité du groupe, le statut quo, mais, aussi la place de l’individu « déviant » au sein du groupe.

Et c’est là, la pierre d’achoppement de la créativité. Car s’il n’est pas question de remettre en cause l’importance des groupes d’appartenance pour les êtres humains, il faut aussi pouvoir identifier comment les groupes inhibent les individus et, surtout, comment créer plus d’espace pour favoriser l’expression individuelle.

C’est un véritable travail d’équilibriste que de jongler entre notre individualité et notre appartenance groupale où les individualités sont appelées à s’oublier un peu pour qu’un esprit de groupe puisse vivre.

      3 biais cognitifs à l’œuvre dans le manque de créativité

Être créatif reste un vœu pieux tant qu’on a pas identifié ce qui nous pousse à mettre de côté notre créativité, à garder le silence sur nos idées, à ne pas oser partager avec les autres notre vision des choses.

Car il est des situations où nous percevons bien que parler, émettre un avis ou suggérer une idée peut nous isoler du groupe, être objet de moqueries ou nous mettre en porte à faux avec les collègues, les autres membres de la famille, etc.

Placé dans un groupe, nos comportements et attitudes se modifient. Ce que nous osons lorsque nous sommes seuls est parfois bien plus difficile à exprimer ou à mettre en place lorsque des regards sont posés sur nous.

Trois grandes tendances vont alors modeler nos choix d’expression et nos actions.

La comparaison sociale

Le psychologue social Leon Festinger en 1954, met en évidence cette tendance que nous avons à être naturellement peu sûr de nous et de nos opinions.

Ce manque de confiance en soi nous place dans l’incertitude, ce qui favorise la création de mécanismes de comparaison aux opinions des autres.

Ainsi, si seuls nous affirmons haut et fort nos convictions et nos idées, placés dans un groupe, nous comparons (plus ou moins systématiquement) ces idées aux normes (implicites ou explicites) du groupe de référence.

Mais, cette comparaison ne s’arrête pas là, puisque les travaux de Festinger tendent à montrer que nous finissons le plus souvent par mettre de côté nos idées personnelles pour adhérer à celles majoritaires du groupe au nom de la bonne marche de celui-ci.

Le conformisme

Salomon Asch, psychologue social américain, propose en 1951, une expérience portant sur la production de fausses réponses.

Il présenta à des étudiants assemblés une ligne noire dessinée à la verticale sur une feuille (1) puis présenta ensuite une seconde feuille portant trois lignes noires verticales de tailles différentes. (2)

Il demandait alors aux étudiants de comparer les deux feuilles et de déterminer quelle ligne sur la feuille 2 était de taille comparable à la ligne de référence de la feuille 1.

A priori, rien de bien difficile pour ces étudiants dotés d’une bonne perception et acuité visuelle.

Sauf, que l’ensemble du groupe était en fait des complices de l’expérimentateur et qu’un seul des étudiants était le sujet de l’expérience.

Le rôle des complices était de donner systématiquement une mauvaise réponse, créant une opinion majoritaire mais, erronée, dans le groupe.

Les étudiants ainsi testés ont-ils soutenus mordicus que la réponse du groupe était fausse et que la leur était la bonne ?

En grande majorité oui. 68 % des étudiants testés ont effectivement soutenu leur réponse en dépit du regard social posé sur eux et du risque d’être mis à l’écart du groupe.

Mais, un quart des étudiants s’est soumis à l’opinion majoritaire alors qu’ils connaissaient la bonne réponse et ont décidé de se rallier à l’opinion du groupe.

Ce que l’expérience de Asch démontre, c’est que dans un groupe, certains individus placent l’opinion majoritaire du groupe donné au-dessus de leur opinion personnelle même s’ils ont raison et que le groupe a tort.

L’individu placé dans un groupe est donc confronté à  un dilemme : soit garder son idée et risquer d’être exclu du groupe, soit se conformer aux idées du groupe et devoir mettre de côté ses idées personnelles.

La soumission à l’autorité

La célèbre expérience de Milgram a démontré la facilité avec laquelle un individu placé dans un certain contexte, peut se soumettre à des injonctions simples mais, potentiellement dangereuses.

Le recours à des figures ou des symboles d’autorités, peut suffire à brimer les initiatives personnelles, à mener un individu à modifier son comportement pour l’amener à faire ce qu’il n’aurait jamais fait spontanément.

Placé en situation de groupe et/ou devant faire face à une personne qui représente l’autorité, nous avons tendance à mettre notre individualité de côté au nom de la collectivité et/ou des rapports hiérarchiques.

Pour en savoir plus sur l’expérience de La soumission à l’autorité de Milgram ou de La soumission librement consentie de Freedman et Fraser (traduit de l’américain par Joule et Beauvois) vous pouvez aller lire sur ce blog, l’article sur le consentement.

 Pourquoi vous devez oser la créativité ?

Comparaison sociale, conformisme, soumission. Autant d’éléments qui nous passent l’envie d’ouvrir la bouche pour exprimer quoique ce soit d’un peu original.

Alors, devant ces biais qui semblent peser sur nous comme des sacs de ciment, pourquoi oser exprimer sa créativité ?

Peut-être parce qu’en dépit des pressions réelles qui existent pour faire entrer un individu dans les clous du groupe social, vous avez tout un arsenal de leviers à soulever pour laisser votre créativité s’exprimer.

De quoi oser être créatif!

 

Affirmer sa confiance en soi

Exprimer sa créativité, c’est affirmer que vous avez confiance en vos idées et en vous.

Les idées ne sont pas toujours les bonnes, pas toujours exploitables mais, elles ont au moins le mérite d’être exprimées.

De plus, selon le principe du brainstorming et de l’association d’idées, une idée en entraîne souvent une autre, puis une autre, etc

Partager ses idées en groupe permet de s’exprimer individuellement tout en stimulant la créativité des autres membres du groupe.

C’est donc en laissant s’exprimer chaque individu d’un groupe, que le groupe tout entier peut trouver les idées les plus pertinentes.

Un système « Gagnant-Gagnant » qui renforce la confiance des individus entre eux !

La réactance

« La réactance peut être définie comme une résistance individuelle aux pressions sociales qui s’expriment par le développement d’une motivation négative, liée au sentiment d’une perte de son indépendance et qui se traduit par une tendance à vouloir retrouver sa liberté perdue »

(Gustave-Nicolas Fischer, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, p145)

Les influences et manipulations sociales pour faire taire la créativité individuelle sont légions. Elles fonctionnent longtemps mais … pas éternellement !

Bonne nouvelle pour tous les créatifs : tout système, même le mieux rodé, s’use et les processus mis en place pour brider les idées nouvelles finissent par lasser et être mis en perspective.

Toute influence, toute manipulation pour brimer l’expression individuelle finit par ne plus impressionner les sujets cibles.

De quoi retrouver les moyens d’exprimer sa créativité tout en décidant de ne plus se laisser intimider !

L’anomie sociale

Émile Durkheim en 1960, met en évidence la perte de force que peuvent avoir les normes sociales à certaines époques.

La réduction de la puissance des normes d’un groupe, entraîne une augmentation du pouvoir des individus qui le compose et donc une augmentation de la parole créatrice.

Chaque époque voit les processus inadaptés des groupes discutés et remis en cause, permettant de réfléchir et de mettre en place de nouvelles idées plus adaptées aux individus à une époque donnée.

Théorie de l’impact social

En 1980, Latane et Nida, mettent en avant que les valeurs et les normes d’un groupe ne sont jamais totalement partagées par tous les individus qui le composent.

Il y aurait donc toujours un espace de liberté individuelle au sein des groupes d’appartenance.

Les individus placés en situation de groupe ne perdent donc pas tout à fait leur individualité et peuvent trouver des appuis auprès d’autres membres du groupe (collègues, membres de la famille, etc) pour fédérer autour d’idées communes.

Conclusion

La créativité est une caractéristique essentielle de l’être humain. Sans elle, aucune résolution de problème, aucune innovation n’est possible.

Nous sommes des êtres sociaux qui avons besoin de nos pairs pour vivre. Nous nous insérons naturellement tout au long de notre vie, au sein de groupes multiples (famille, amis, école, entreprise, etc)

Si le groupe est source de conflits, de limites et demande aux individus qui le composent une adhésion à ses normes et valeurs, il est aussi un espace de rencontres, de relations, d’interactions.

La créativité individuelle bouscule le statu quo sociétal, pousse le groupe à sortir de ses certitudes et de ces croyances caduques.

Loin d’être un danger pour la société, la créativité peut trouver naturellement sa place dans les groupes humains à condition d’éviter les pièges que nous tendent les tendances à la comparaison sociale, au conformisme et à la soumission à l’autorité.

Oser être créatif, c’est oser dire qui l’on est et inciter les autres à exprimer qui ils sont.

Alors, pourquoi attendre ? Osez la créativité !


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