Consentement : Êtes-vous une victime consentante?

« Qui ne dit mot consent ». On a toutes et tous déjà entendu cette expression. Si on l’a longtemps considéré comme vraie, l’actualité en France, nous alerte peut-être sur le fait qu’il est grand temps de la remettre en question.

Depuis la parution du livre de Vanessa Springora, « Le consentement », on entend ce terme un peu partout mais, comprenons-nous toujours ce qu’il signifie et surtout, toutes ses implications ?

Pourquoi la notion de consentement s’incruste-t-elle dans les affaires d’agressions sexuelles ?

Y a-t-il d’autres sphères de la société où la notion de consentement se présente à nous ?

Existe-t-il, comme certains l’affirment, des « victimes consentantes » ?

Levons le voile de la terminologie pour comprendre réellement ce qui se cache derrière la notion de consentement.

Consentement : une notion plus complexe qu’il n’y paraît

D’après le dictionnaire en ligne Larousse.fr, le consentement est : « l’action de donner son accord à un projet. Synonymes : acquiescement, approbation, assentiment »

Le consentement, c’est donc l’action de dire oui. Mais, si la définition semble claire, elle ne dit rien sur les modalités du consentement, sur le contexte dans lequel celui-ci se réalise.

Le consentement doit-il toujours être verbalisé ou peut-il être tacite ?

Doit-il faire l’objet d’une discussion préalable ou peut-il se concevoir en dépit de toute discussion ?

L’observation des comportements, des attitudes corporelles, des comportements non-verbaux valent-ils consentement ?

Toutes ces questions, et bien d’autres, prouvent que derrière une notion apparemment simple, se cachent une réalité bien plus complexe.

Consentement et individu

Demande -t-on à une victime de braquage, de vol à l’arraché, de passage à tabac, etc dans quelle mesure elle a consenti à son agression ? La réponse est évidente : Non.

Pourtant, c’est une des questions, plus ou moins explicites, qui surgit lorsqu’une victime d’agression sexuelle, de viol ou même d’inceste, parle des abus qu’elle a subi.

La notion de « victime consentante » a fait sa grande entrée dans les débats, laissant penser que les victimes de violences sexuelles, à l’inverse de toutes les autres victimes, sont toujours « un peu » consentantes à leur malheur.

« Il n’y a pas de fumée sans feu », « Elle l’a un peu cherché », « Elle a dit oui et puis elle a changé d’avis, ça prouve qu’elle était consentante »

Les phrases ci-dessus ne sont qu’un échantillon des propos qu’on entend souvent à propos des victimes d’agressions sexuelles ou de viols.

Un rappel (qui va de soi, mais ça va mieux en le disant…) : On peut consentir à une relation sexuelle, on ne consent jamais à une agression sexuelle.

L’attaque sexuelle (agression ou viol) est une atteinte psycho-corporelle entraînant un traumatisme neurobiologique.

C’est une négation du territoire corporel de l’autre, corps qui devient la propriété d’un tiers s’autorisant à en disposer à sa guise. C’est un processus de déshumanisation totale car le viol physique est aussi un viol psychique qui annihile le principe d’identité chez la victime. Celle-ci devient un objet sans émotions, sans conscience, sans vie entre les mains de l’agresseur.

Les agressions sexuelles sur adultes (comme sur les enfants) reposent sur des mécanismes de contrôle de l’autre et de dépersonnalisation de la victime par l’agresseur.

Ce qui caractérise toute agression, c’est son caractère rapide, violent, prenant au dépourvu la victime. Celle-ci n’a ni le temps ni l’espace pour réagir, encore moins de temps et d’espace pour consentir à quoi que ce soit. Le principe même d’une agression repose sur le fait que l’agresseur ne demande pas son avis à la victime…

Au Canada, le ministère de la justice a mis en place un programme pour éduquer sur la fausseté des mythes et des attentes stéréotypées que nous, la société, avons sur le comportement attendu d’une victime lors d’une agression.

Les psychologues américains parlent de trois stratégies que peut mettre en place une victime lors d’une agression : Fight, Flight, Freeze (se battre, s’en aller, geler sur place ).

Souvent, la réponse « geler sur place » est utilisée (inconsciemment) par les victimes. Le caractère même de l’agression et la peur d’être blessées mortellement expliquent, entre autres, l’immobilisme des victimes au moment de l’agression.

Les menaces non verbales (mise en joue par arme à feu, regards …) jouent aussi un rôle considérable sur les réactions des victimes lors d’une attaque.

Les victimes de violences sexuelles sont entourées de mythes injustes et injustifiés. Ces préjugés sociaux agissent comme une stratégie de coping social : minimiser les faits, voir les normaliser, pour gérer l’anxiété que génère la confrontation à la réalité de violences taboues rompant avec nos idéaux de sécurité et de « monde civilisé ».

S’il est socialement admis que les enfants doivent être protégés du fait qu’ils ne savent pas se « battre à armes égales » avec l’adulte, le regard de la société se fait bien plus féroce sur les victimes adultes. Ces dernières, ne bénéficient pas de la même compassion au prétexte qu’elles disposent de la parole pour dire non et de la force physique pour se débattre.

Mais, suffit-il d’avoir une bouche pour parler et manifester son non-consentement ?

Consentement et société

Le nombre toujours croissant de dénonciations d’agressions sexuelles depuis le mouvement #MeToo oblige la société à faire face à des types de violences qui nous mettent mal à l’aise individuellement et collectivement.

Si un consentement au sein du milieu médical se recueille après discussions et explications de la figure d’autorité qu’est le médecin, il est d’autres domaines où le consentement peut s’arracher par l’utilisation de techniques d’influence et de manipulation.

C’est l’aspect du consentement que nous, la société, refusons de voir. C’est pourtant celui auquel nous sommes tous le plus exposé.

La soumission à l’autorité et la fabrication du consentement

L’une des expériences les plus célèbres en psychologie sociale reste celle de Stanley Milgram en 1966. Comme il serait trop long de détailler l’expérience ici, je vous conseille la lecture du livre de Nicolas Guéguen « Psychologie de la manipulation et de la soumission » dans lequel vous trouverez tous les détails de l’étude et de ses multiples réplications.

Nous nous contenterons ici de présenter les conclusions de Milgram :

Il suffit de quatre injonctions non violentes, émises par une figure d’autorité (ici un scientifique) pour conduire des hommes à accepter, dans une large majorité, d’infliger des chocs électriques possiblement mortels à un individu dont ils ignorent tout et contre lequel, ils n’ont aucune haine.

Pour Nicolas Guéguen, « L’obtention de tels taux semble donc souligner à quel point l’acte de soumission à l’autorité est profondément inscrit dans nos modèles éducatifs mais aussi et surtout, si une telle réponse a été obtenue, c’est vraisemblablement parce que la soumission à l’autorité est le fondement de toute socialisation des êtres humains »

La soumission à l’autorité est le fondement sur lequel nos sociétés sont construites, l’enfant apprenant dès le plus jeune âge qu’il existe une hiérarchie constituée de pouvoirs asymétriques entre l’adulte et l’enfant et entre les adultes eux-mêmes.

S’il n’est pas question de faire l’apologie d’une société sans hiérarchie, la question soulevée ici repose sur le glissement de l’autorité légitime vers l’abus de pouvoir.

Et ce glissement, c’est précisément ce à quoi nous sommes souvent le plus aveugles.

Pour enfoncer le clou de notre penchant à consentir à n’importe quoi, pourvu que ce soit la bonne figure d’autorité qui nous le demande, citons l’étude de Hofling et al (1966). (détails de l’étude également dans le livre de Nicolas Guéguen « Psychologie de la manipulation et de la soumission »)

Dans cette expérience, 95,5% des infirmières d’un hôpital américain acceptaient d’administrer une dose de médicament possiblement mortelle à des patients sur simple ordre transmis par un « médecin » par téléphone.

Malgré leur connaissance du produit, de sa posologie et la connaissance du fait que la dose n’était pas celle d’usage, l’écrasante majorité de ces professionnels de santé a consenti à obéir à une parole provenant d’une figure d’autorité sans chercher à remettre en cause ou à creuser les raisons de la demande.

Ces deux exemples, classiques des recherches en psychologie sociale, illustrent que nous sommes tous bien plus influençables et manipulables que nous le croyons. Il suffit souvent d’un contexte et d’une figure d’autorité pour nous convaincre de consentir à faire ce que nous n’aurions jamais fait spontanément.

Jonathan L. Freedman et Scott C. Fraser évoquent le terme de « Soumission librement consentie » en 1966 pour « décrire la conséquence d’un procédé de persuasion qui conduit à donner l’impression aux individus concernés qu’ils sont les auteurs de certaines décisions. » (Wikipédia)

Noam Chomsky, dans son livre « La fabrication du consentement » met en avant les influences du marketing, de la publicité et des médias dans le fait de faire accepter au grand public de nouveaux comportements de consommation ou de modeler les attitudes face aux informations présentées dans le but de créer l’adhésion du public à l’égard de certaines politiques.

Alors que les victimes d’agression sexuelle ou de viol se voient poser la question d’un possible consentement aux violences infligées, il semblerait que la société dans son ensemble, soit au prise avec des consentements qu’on lui arrache, pour peu que celui qui force l’adhésion soit une figure d’autorité reconnue ou dispose d’une influence.

De même que les personnes agressées sexuellement sont victimes d’attaques rapides, violentes et qui s’accompagnent parfois de techniques de manipulations pour assurer leur docilité (lorsque la victime connaît son agresseur par exemple), la société est victime de bombardements d’informations publicitaires et médiatiques qui ne lui laissent ni le temps ni l’espace de consentir aux messages imposés.

Avant de mesurer la part possible d’un consentement des victimes lorsqu’elles dénoncent une agression, c’est donc l’ensemble de la société qui devrait s’interroger sur les facilités qu’ont ses membres à consentir aux manipulations et influences quotidiennes qu’elles soient médiatiques, sociales, hiérarchiques, publicitaires, etc

L’urgence de l’éducation au non-consentement

Les notions de consentement et de non-consentement sont des questions de société.

Toute la société a intérêt à la docilité, à la soumission à l’autorité et à l’apprentissage d’un consentement facile pour éviter les crises et les divisions en son sein. Mais le revers de la médaille a un prix.

Quelle idée se fait-on des citoyens ? des élèves ? des enfants et de leur place dans la hiérarchie des pouvoirs ?

Mais surtout, comment contribuons-nous à la culture du consentement fabriqué et arraché?

On voit fleurir un peu partout, des propositions à une « éducation au consentement »  mais, c’est une «éducation au non-consentement» qui devrait être plus souvent proposée aux enfants comme aux adultes.

Car, s’il faut apprendre à respecter des règles et des limites pour que les individus fassent société, il faut aussi apprendre en tant qu’individu, à ne pas tout accepter. Il faut que nous adultes, nous acceptions que les enfants disent « non » sans nous en offusquer, sans recourir à l’argument d’autorité, sans les menaces et les petites manipulations pour leur arracher un consentement.

C’est dur. C’est dur parce que le modèle de l’obéissance est basé sur ces influences et manipulations dont nous sommes tous victimes et tous coupables d’utiliser lorsque cela nous arrange.

La notion de consentement est posée aux mauvaises personnes pour de mauvaises raisons. Nous glissons vers une vision inique et pathogène des victimes d’agressions sexuelles. Peut-être pour protéger nos propres aveuglements ? Peut-être pour conserver l’idée de liberté et de maîtrise sur nos comportements ?

Conclusion

Les silences entourant les agressions sexuelles, les viols et l’inceste prennent fin dans nos sociétés et avec eux le voile d’une violence se déchire, laissant éclater en pleine lumière ce que la société ne veut pas voir.

Derrière la libération de la parole des victimes, c’est la vision d’une société sécuritaire, aux pouvoirs équilibrés, qui s’effondre. Il faut alors, pour préserver les apparences, normaliser l’anormal, minimiser les horreurs en une stratégie de coping pour préserver l’idéal d’un modèle social hiérarchisé dans lequel l’autorité est toujours juste et équilibrée.

La notion de consentement dans les agressions sexuelles est un miroir de la société. Miroir reflétant l’ironie de ceux et celles qui soupçonnent les victimes d’un possible consentement à leur agression en étant eux-mêmes les plus aveugles aux consentements qu’on leur arrache à longueur de journée.

Il n’y a pas de victime consentante et aucune victime de violence, quelle qu’elle soit, ne devrait avoir à se battre pour prouver son absence de consentement.

Il y a par contre, des sociétés dont la structure même, nous arrache des consentements, nous pousse à adopter des pensées, des modes de consommation et des comportements que nous pensons trop rapidement être les nôtres.

Nous sommes une « foule sentimentale » comme disait Alain Souchon. Une société que la soif d’idéal contribue à rendre sourde et aveugle aux violences que les membres qui la constituent subissent.

Et ces violences, personne ne nous demande notre consentement avant de nous les infliger.

Sources :

  • « Psychologie de la manipulation et de la soumission » Nicolas Guéguen, Dunod, 2002
  • « La fabrication du consentement » Noam Chomsky et Edward Herman, Agone, 2008, 2ème édition
  • Lien du ministère de la justice Canada
  • « Le consentement » Vanessa Springora, Grasset, 2020
  • « Le viol du silence » Eva Thomas, 1986, J’ai Lu 2000 2ème édition

 


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